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lundi, 22 juillet 2019 | Catégorie: Analyses

Le binaural, une nouvelle manière de voir le son?

Encore peu connu du grand public, le binaural est une méthode d’enregistrement qui commence à faire parler d’elle, notamment avec les vidéos ASMR qui pullulent sur Youtube et autres plateformes. Mais est-ce seulement un effet de mode ou y a-t-il une véritable plus-value à cette technologie encore peu exploitée? Mettez votre casque et faites-en l’expérience.

Plus en détails, le binaural c’est quoi ?

Le binaural est une technique d’enregistrement qui permet de capturer les sons exactement comme nous les percevons naturellement, en tridimensionnel (angle, hauteur et distance). Il nous donne accès à une immersion totale dans un univers sonore et permet de ressentir des sensations beaucoup plus fortes et réalistes qu’un enregistrement audio standard.

Grâce à un microphone stéréo spécifique muni de deux oreilles artificielles, il est possible d’enregistrer les sources sonores avec les mêmes effets de spatialisation et de profondeur que ceux perçus par nos oreilles et notre cerveau. L’audio enregistré est un fichier stéréo standard, mais avec des effets de filtre, de retard et de volume dans chaque microphone, qui reproduisent le même réalisme que lorsque nous entendons naturellement. Le son enregistré s’écoute ensuite au casque pour favoriser l’effet d’immersion, qui se perdrait en l’écoutant sur de simples haut-parleurs.

C’est nouveau ?

Entre 1930 et 1935, l’ingénieur en électronique anglais Alan Dower Blumlein invente “le son binaural”, que l’on qualifie aujourd’hui tout simplement de stéréophonique. Il utilise des techniques de captation et d’écoute binaurales (dans le sens de “deux oreilles”) pour comprendre et concevoir la stéréophonie.

Vers 1933, la compagnie de téléphone américaine AT&T dévoile des reproduction de têtes humaines nommées Oscar, équipées de microphones à la place des oreilles. Au fil des années, alors que la recherche, l’expérimentation et la création de nouveaux outils continuent leur petit bout de chemin, le binaural, lui, est quelque peu laissé de côté. Ce n’est que dans les années 60 et 70, une des époques charnières pour la recherche dans ce domaine, qu’il refait surface. Outre les avancées technologiques et les nouvelles têtes artificielles, on commence à trouver les premiers enregistrements en binaural, dont quelques programmes radiophoniques en Angleterre et aux États-Unis.

Ce n’est vraiment qu’à partir des années 2010 que le binaural devient plus accessible, grâce à des microphones plus abordables ainsi qu’à l’émergence de la VR (Réalité Virtuelle) et autres nouvelles technologies. En effet, le binaural est une sorte de réalité virtuelle sonore qui offre une véritable expérience immersive dans l’environnement enregistré.

Depuis plusieurs années, les plateformes vidéo telles que Youtube ou Vimeo ont vu un nouveau phénomène se répandre, l’ASMR (en français réponse autonome sensorielle méridienne). Cette pratique en pleine expansion permet de se relaxer grâce à des petits sons de chuchotement, de bruits de crayon et autres petits objets enregistrés avec un microphone binaural, que l’auditeur peut ensuite écouter au casque. Mais hormis cette tendance, le binaural reste relativement peu exploité. Que ce soit dans les films, les jeux vidéos ou autres expériences sensorielles ou de virtualité augmentée, il n’a encore que peu d’adeptes malgré un potentiel immense.

 

Mais comment ça marche ?

Rappelons rapidement le fonctionnement de l’ouïe : le son (traduit par une vibration de l’air) passe par le pavillon de l’oreille, traverse le conduit auditif, fait vibrer le tympan qui a son tour fait vibrer les osselets (le marteau, l’enclume et l’étrier). Ces vibrations sont ensuite transmises à la cochlée qui – par le biais des cils auditifs qu’elle contient – va envoyer toute l’information sonore au cerveau via le nerf auditif.

Dans la réalité, si vous vous concentrez sur ce que vous entendez, vous vous rendrez compte que vous parvenez à savoir précisément d’où provient chaque source sonore environnante. Certaines sont devant ou sur les côtés, mais aussi derrière, au-dessus, en-dessous de vous… Nul doute que vous seriez aussi capable d’évaluer la distance de chaque source sonore avec autant de précision.

Et bien croyez-le ou non, ce ne sont pas seulement nos oreilles qui permettent de repérer les sons aussi finement. La morphologie de nos pavillons, mais aussi de notre crâne, de notre buste et de nos épaules, modifie les ondes sonores reçues par chaque oreille en créant de nouvelles informations de filtrage, d’atténuation, de réflexions, et de diffractions. Le cerveau aura alors assez d’informations pour situer le plus précisément possible le son dans l’espace. Comme nous avons tous une morphologie différente, nous apprenons au cours de notre vie comment traiter ces informations pour localiser les sources sonores. Ce phénomène de transformations d’ondes est représenté par ce qu’on appelle le HRTF (en français la fonction de transfert relative à la tête).

L’enregistrement d’un environnement en stéréo simple ne peut pas restituer toute cette finesse de perception… C’est là que le binaural entre en jeu !

Pour faire simple, le microphone binaural va nous permettre de restituer pour un son donné les retards de temps, les différences de niveau et les différences de filtrage d’une oreille à l’autre, grâce au pavillon autour des micros et de la forme du crâne artificiel. Comme vous l’avez compris, c’est le même ensemble de ces différents paramètres qui permet au cerveau de localiser une source. Le son est donc enregistré avec tous les paramètres de filtrage, de réflexions et de diffractions, en fonction de sa provenance et de la position du micro. 

À l’écoute du vin et autres projets

Dans le cadre du festival Sound Sound 2017 à Pully, l’organisateur Olivier Meylan, fondateur des soirées Silent Disco, nous a approchés afin de créer une expérience sonore avec des casques. De notre côté, cela faisait un moment que nous pensions à associer l’écoute de musique à d’autres sensations physiques. 

Une dégustation de vin étant déjà prévue lors du festival, l’idée de l’associer à une œuvre musicale nous est apparue comme une évidence. En s’inspirant du goût, du nez et de toutes les autres caractéristiques des trois crus disponibles à la dégustation, nous avons créé trois bandes-son de 10 minutes liant des enregistrements en binaural, du sound design et de la musique, que les participants écoutaient au casque en découvrant leur vin. L’expérience était une véritable attraction de synesthésie liant le goût, l’odorat et l’ouïe, apportant alors des sensations et émotions inédites. Ravis du succès de la première édition, nous avons réitéré l’expérience en 2019, avec le même engouement chez les participants. 

Ce projet est un bon exemple pour illustrer le potentiel du binaural et des expériences sonores en général. La puissance du son et de la musique sur nos émotions et notre comportement n’étant plus à démontrer, il apparait évident qu’en l’associant à la technologie binaurale, l’impact émotionnel s’en retrouverait considérablement multiplié, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives à la communication et au divertissement.

Pour citer une autre de nos réalisations, la maison de haute horlogerie F.P. Journe a fait le pari du binaural pour capturer la grande sonnerie de l’une de ses montres d’exception dans un espace proche du silence absolu: la chambre anéchoïque de l’EPFL. Une première mondiale!

 

Nouvelle manière de voir le son ? 

Les technologies permettent de reproduire les sonorités existantes à l’infini ou presque. Cependant, les outils de diffusion ont peu évolué ces dernières années, à l’exception des cinémas où l’immersion est toujours plus forte grâce à des haut-parleurs reproduisant un environnement à 360 degrés. Dans les installations dites « traditionnelles », comme les casques ou les systèmes hifi, il n’y a pas eu de grande révolution. Le son binaural est lui en adéquation avec les évolutions de visualisation de vidéos, telles que la réalité virtuelle, les caméras 360° ou les jeux vidéos. Tout comme la VR avec la vue, il permet d’écouter le son en mode « point of view ». La différence réside dans le fait que le binaural est un outil d’enregistrement et non de diffusion ou de visualisation, ce qui veut dire que l’auditeur peut expérimenter une immersion totale avec un simple casque, ou même des écouteurs standards. C’est une réalité virtuelle sonore accessible à tous. De plus, et contrairement à la VR, il permet de rester en contact avec son environnement, ce qui veut dire qu’on peut tout à fait vivre des sensations binaurales en marchant dans la rue, en cuisinant ou encore en attendant un RDV.

En effet, grâce au smartphone, et par exemple aux QR codes ou à la géolocalisation, il est accessible à chaque instant et partout. Nous pouvons nous déplacer avec un univers sonore dans les oreilles. Que ça soit à la maison, dans la rue, dans les transports publics ou encore dans les files d’attente, il serait possible de mettre en place des expériences sonores, des explicatifs, publicités et autres informations qui s’écouteraient avec un casque à partir du smartphone de tout un chacun.

Citons une autre possibilité : des séries audio comme « Calls » de Canal+ permettent de vivre une histoire sonore avec un scénario, des voix et de la musique en laissant libre cours à notre imagination. Ici, le son se suffit à lui-même. Comme il est mentionné sur leur site, tout devient plus grand, tout devient personnel, vous participez à l’histoire et vous êtes le metteur en scène. Le binaural est l’étape suivante. Il est tellement immersif qu’il nous englobe dans l’univers sonore, il nous fait vivre le scénario de l’intérieur, de notre point de vue. La fiction devient alors réalité, l’histoire prend vie et notre imagination peut enfin se libérer. 

 

Conclusion

Alors, juste un effet de mode? Certainement pas ! Quand nous apprenons que des grandes sociétés comme les CFF vont enfin miser sur la musique pour augmenter les ventes dans les gares, ou que des entreprises utilisent des expériences sonores, à l’image de notre projet « À l’écoute du vin », pour rendre leurs offres plus interactives, le marketing sensoriel et sonore a un bel avenir devant lui. 

Le binaural offre une multitude de possibilités, d’axes de communication et de marketing ainsi qu’un potentiel énorme dans le monde du divertissement et de la réalité augmentée. Il permet une immersion totale dans des univers, en vivant des sensations fortes, tout en restant connecté avec ce qui nous entoure. Il apporte aussi une profondeur dans l’information qui n’était que rarement disponible jusqu’ici. 

Mais il y a encore beaucoup à faire et à explorer. C’est aussi ce qui rend le binaural si attractif, car, hormis quelques expériences artistiques, dans le monde de la communication, tout est encore à faire. Chaque nouveau projet se transforme en véritable innovation, et des idées de projets, nous en avons!

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Guillaume Sound Designer & Engineer